Pour une nouvelle stratégie de promotion du droit continental
Écrit par
Anonyme. Posté le Vendredi 20 novembre 2009 @ 12:06:27 par
root
La crise économique majeure que nous traversons et l'analyse de ses causes ouvrent un espace pour évaluer plus correctement la valeur comparative des grandes familles du droit. Cette évaluation permettra, à mon sens, de mieux appréhender les avantages comparatifs du droit continental à l'égard du droit anglo-saxon et lui redonnera une force d'entraînement. Le moment est crucial pour définir une stratégie d'influence du droit et de ses praticiens français au sein de l'espace judiciaire international.
Le droit continental, j'en suis convaincu est porteur d'avenir, à
condition de le défendre, de le promouvoir et de l'illustrer. La
mondialisation économique s'est accompagnée également d'une tentative
de mondialisation juridique ou, plus exactement, d'homogénéisation où
le droit anglo-saxon entendait bien prétendre à l'hégémonie culturelle,
tant en ce qui concerne les élites économiques et financières que les
élites politico-administratives. Ainsi, nous avons subi de plein fouet
une véritable offensive qui, voulant mettre en concurrence les systèmes
juridiques, n'avait pas de mots assez durs pour stigmatiser notre droit
continental afin de démontrer l'absolue supériorité du modèle
anglo-saxon.
Jamais la période ne s'est mieux prêtée à une telle remise en cause de
fausses évidences assénées avec une certaine outrance par les instances
de la gouvernance mondialisée à l'instar d'un rapport intitulé
« Doing Business », qui prétendait placer la France,
dans un classement baroque, en 44e position, entre la Jamaïque
et les Kiribati ! En matière d'attractivité du droit, la
France se voyait ainsi grossièrement disqualifiée ; la
« French Civil Law » constituant en quelque sorte un
obstacle naturel au développement.
Le rapport Doing Business s'efforce ainsi de démontrer chaque année que
les pays de tradition civiliste imposent plus de délais, de coûts et de
complexité pour la vie des affaires que les pays de tradition de Common
Law. En traitant la norme juridique au moyen d'une grille de lecture
économique axée sur la recherche de l'efficacité, on prépare utilement
le terrain à un discours qui évalue l'incidence des règles juridiques
sur l'organisation et les performances économiques immédiates.
Dans une telle perspective, on est amené assez rapidement à réduire
l'ensemble des phénomènes juridiques à des facteurs économiques, et
partant à occulter toute forme d'autonomie du droit, voire toute forme
d'autonomie du politique. La norme juridique dès lors n'est plus
envisagée que de manière instrumentale, comme un outil mobilisé au
service d'objectifs définis en termes économiques. Ainsi, le droit des
marchés financiers, le droit des sociétés et la réglementation bancaire
sont analysés comme des déterminants dans le développement des marchés
efficients du capital.
De cette évaluation, il ressort que les systèmes de Common Law marqués
par une faible codification du droit et une contribution importante des
tribunaux à la production du droit seraient de meilleurs vecteurs de
croissance économique que les systèmes de droit civil, eux-mêmes
caractérisés par une origine législative et réglementaire du droit et
une place seconde accordée aux tribunaux. Se voit ici promu un droit
judiciaire décentralisé (le droit de Common Law) compatible avec la
conception de l'ordre spontané du marché qui assurerait davantage de
libertés individuelles et plus de limites au gouvernement que le droit
rationaliste et constructiviste issu des conceptions napoléoniennes.
Ainsi, les pays de Common Law accorderaient au pouvoir judiciaire une
plus grande indépendance que les pays de droit civil, qui permettraient
quant à eux à l'Etat davantage de latitude pour interférer avec la
propriété et les droits contractuels qu'en régime de Common Law.
La période qui s'ouvre est propice à un sursaut salvateur, à condition
de croire en nous-mêmes et de nous employer à reconquérir notre
légitimité, mais aussi à convaincre que notre système juridique
comporte ses propres avantages comparatifs. L'Etat a fait son retour,
le modèle social français brille d'un nouvel éclat, y compris dans les
colonnes d'une presse anglo-saxonne jusque-là très orthodoxe et souvent
prompte à railler notre archaïsme. Il est vrai que le retour à la
règle, énoncé au fil des sommets internationaux depuis l'occurrence de
la crise, a contribué à discréditer une posture idéologique qui
conduisait à considérer le droit comme une sorte de rigidité
insupportable. Ainsi, cette année, pour la première fois une importante
délégation pluridisciplinaire de juristes français et allemand est
venue présenter une sélection d'outils juridiques de droit continental
en partenariat avec cette même Banque mondiale, à l'occasion d'un
colloque intitulé « Continental Law and the Global Financial
Crisis-Contributions Toward a Better Regulation ». Ont été
ainsi présentés les atouts de l'immatriculation foncière, les
techniques de réduction des risques sur le marché hypothécaire ou
celles d'une meilleure gestion des saisies immobilières.
La Common Law ne constitue à l'évidence pas un horizon indépassable,
d'autant que nombre d'Etats ne se sentent pas anthropologiquement à
l'aise avec ce modèle et sont inversement beaucoup plus en phase avec
le droit continental. De nombreux aspects de notre droit sont
susceptibles de répondre à l'aspiration d'Etats qui prennent leur
place dans ce monde qui est à la fois celui de l'après-chute du Mur et
celui de l'après-crise.
Je pense enfin à l'influence que doit légitimement exercer la France en
matière de formation des magistrats. L'Ecole nationale de la
magistrature est souvent source d'inspiration pour les pays désireux de
moderniser la formation de leurs juges. N'ayons pas peur de la
concurrence lorsqu'elle n'est pas déloyale, à condition de définir une
stratégie d'influence à l'international qui requiert le rôle de l'Etat.
Faisons valoir et cultivons le souci d'excellence du droit français et
continental, développons les circuits de cette influence.
Ce combat qui trouve une nouvelle actualité doit être gagné.
JEAN-MARIE BOCKEL - SECRETAIRE D'ETAT À LA JUSTICE.
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